Hier, Sami Aldeeb a publié un projet d’ouvrage consacré à la «comparaison entre les normes suisses et les normes musulmanes» et prié ses correspondants de lui soumettre des propositions d’optimisation. Après révision, le livret sera mis à disposition gratuitement en ligne et sur Amazon sous forme imprimée. On y apprend notamment où se situent les points d’achoppement générés par la rencontre de systèmes juridiques et politiques inspirés par l’islam d’une part et par les démocraties modernes d’autre part. À la fin du livret, Sami Aldeeb propose des réponses possibles à cette confrontation. J’aimerais apporter les remarques suivantes.

Il est devenu illusoire de tenter de former des imams qui respecteraient les lois de nos pays ou même seulement de contrôler les contenus de leur formation, comme Sami Aldeeb le recommande. La Chine et l’Indonésie l’ont fait assez sérieusement ces dernières décennies et ces expériences sont en train de s’effondrer. C’est que de nos jours, ces contenus sont librement disponibles en ligne: tous les textes fondateurs et 1200 ans de commentaires peuvent être téléchargés en quelques clics. À côté de cet himalaya de consensus sur des points extrêmement problématiques, les tentatives des États modernes feront toujours figure de décoration et n’acquerront probablement jamais l’autorité nécessaire pour imposer les règles du droit parmi des gens qu’on encourage par ailleurs à se soumettre à l’islam. En France, cette approche dérive doucement vers la préparation de la partition du pays, une solution qui n’a pourtant guère fait merveille ailleurs.

De toute évidence, il n’existe aucun modèle éprouvé pour gérer la rencontre entre l’islam et la modernité – il y a certes pléthore de spécialistes mais aucun qui puisse faire état d’une quelconque réussite notable et durable. Il faut innover et donc commencer par réunir des bases de décision encore manquantes. Connaître les fondements de la doctrine musulmane classique constitue bien sûr un avantage, mais cela implique que nos autorités devraient s’imprégner de cette doctrine et s’engager à leur tour dans les interminables débats qui agitent les populations islamisées depuis plus d’un millénaire sans déboucher sur des solutions dignes de ce nom. Là aussi, il faut trouver autre chose. Voici ma proposition:

D’une manière très générale, l’Occident a résolu les problèmes posés par ses communautés religieuses en excluant de leur reconnaître des prérogatives juridiques et/ou politiques primant celles du droit. Cette approche était prédestinée pour gérer les différentes variantes de la religion chrétienne, dont le personnage central, le modèle, n’est guère intervenu à ce niveau. Mais elle tient de la quadrature du cercle avec l’islam, dont le prophète et tous ses successeurs ont assumé des fonctions de chef d’État, de législateur (ou du moins de gardien du dogme) et de général en temps de guerre. Ainsi, refuser à l’islam d’intervenir directement dans la sphère juridique et politique équivaut à interdire l’islam, du moins en partie ou du moins de l’avis qui ressort de la doctrine islamique la plus classique.

Comme une telle mesure semble impossible à imposer dans le contexte actuel, il faut tenter de faire évoluer le contexte de manière à dégager des solutions valables. Il faut montrer que les décisions politiques qui ont permis d’établir un équilibre au sein d’une population chrétienne ne peuvent pas servir de base à la gestion d’une idéologie éminemment politique et juridique, et dont cet aspect est maintenant cimenté par plus de 1200 ans de littérature exégétique, historique et juridique consensuelle à cet égard (le tout disponible aujourd’hui gratuitement en ligne).

Pour favoriser cette évolution, il est indiqué de réaliser et/ou d’encourager la réalisation d’études, d’enquêtes et de recherches scientifiques mettant en lumière les différences concrètes, constantes, mesurables, entre les comportements des populations musulmanes (c’est-à-dire qui pratiquent les cinq piliers du culte musulman) et non musulmanes.

Cette démarche permet d’éviter tout jugement de valeur quant aux aspects religieux et de fonder les délibérations sur des éléments pouvant s’inscrire dans une réflexion purement légaliste. De fait, les lois occidentales précisent toujours, d’une manière ou d’une autre, que la liberté religieuse s’arrête là où elle compromet la loi ou l’ordre public. En axant les recherches sur les différences constatables à ce niveau, il devient possible de prendre des mesures visant au simple respect de la loi, à la bonne entente entre les populations musulmanes et non musulmanes ou à la minimisation de conflits ou de difficultés qui deviennent dès lors prévisibles avec une bonne marge de sécurité, ceci en restant dans le cadre strict du débat politique et social, sans considération d’ordre religieux.

Il faut admettre que l’islam pose des problèmes et engendre des situations spécifiques, puis tenter de cerner ces problèmes et ces situations, avant de définir des mesures permettant d’y remédier, puis tester ces mesures et, en cas de succès, les déployer. Ce sont là des méthodes qui ont fait leurs preuves dans de très nombreux domaines et on peut raisonnablement s’attendre à ce qu’elles génèrent des solutions valables ici également.