Selon les meilleures études disponibles, la religiosité régresse dans toutes les sociétés observées à mesure que la survie y est perçue comme sûre, acquise, ce qui libère les aspirations à l’émancipation, la liberté d’expression, l’individualisme, et incite à placer les dieux et l’au-delà au second plan. Mais ce phénomène est lent, générationnel – il est porté dans une beaucoup plus grande mesure par l’arrivée de nouvelles générations nées et élevées dans un climat de sécurité que par l’évolution des mentalités des générations actuelles. Parallèlement, les sociétés en question accusent des taux de fertilité en net recul, jusqu’en deçà du taux de remplacement, tandis que les sociétés traditionnalistes et peu développées atteignent deux à trois fois la valeur du taux de remplacement. Ainsi, dans l’ensemble, le monde actuel est sensiblement plus religieux qu’il y a 30 ans, et tout indique que cette évolution va se poursuivre.

Le phénomène est aussi alimenté ponctuellement par la chute de l’Union soviétique, avec un regain d’activités religieuses longtemps réprimées dans les pays concernés. Mais il bénéficie également d’une évolution plus inattendue: les sociétés avancées quittent maintenant le stade industriel pour devenir des sociétés de la connaissance, où les activités intellectuelles revêtent une importance croissante. On y assiste donc à une recrudescence, non pas vraiment de la religion au sens traditionnel, mais d’une spiritualité au sens large, volontiers récupérée par des prédicateurs qui tentent de moderniser leur credo ou de dire la charia spirituelle.

Paradoxalement, il faut donc s’attendre à ce que la religion en général reste importante voire redevienne prépondérante dans les affaires du monde moderne. Cela concerne bien sûr tout particulièrement la religion musulmane, qui devrait connaître la plus forte croissance mondiale du secteur ces 30 prochaines années. D’autre part, l’alphabétisation croissante des populations musulmanes alimente un retour en force des messages des textes fondateurs de cette religion, donc notamment du jihad, et ce également, quoique sous d’autres formes, dans des pays considérés jusqu’alors comme épargnés par le phénomène.

Les prochaines décennies seront donc très vraisemblablement marquées, à cet égard, par une sorte de course mondiale contre la montre. Le défi va en grande partie consister à faire en sorte que les nouvelles générations, qui apparaîtront essentiellement en Afrique, puissent avoir le sentiment que leur survie est assurée, afin que leur religiosité baisse le plus rapidement possible. Ce sera vital surtout dans la mesure où ces générations seront très largement musulmanes et constitueront de loin le principal réservoir mondial de jeunes gens en âge de faire la guerre, de conquérir. Il serait donc urgent d’intégrer ces évolutions maintenant entièrement prévisibles dans les débats politiques et publics sur l’attitude à adopter envers la religion musulmane, au niveau tant individuel qu’institutionnel (communautés religieuses).

Sur le plan matériel, la première priorité me semble résider dans la mise au point de nouvelles sources d’énergie (notamment pour produire de l’eau fraîche), aussi propres que possible, mais surtout abondantes et bon marché. La fusion nucléaire et la fission de 4e génération sont de bons candidats et plusieurs équipes de chercheurs y travaillent, avec des budgets sérieux et d’excellentes perspectives de réussite. Mais sur le plan intellectuel, pour l’instant, on ne voit guère s’agiter, à grande échelle, que des gens qui favorisent l’accélération des aspects problématiques du phénomène ou l’étouffement de tout débat sur le sujet.