Depuis quelques années, plusieurs intellectuels musulmans vivant aux États-Unis (où l’islam est la religion en plus forte croissance) insistent pour dissocier la charia des principales critiques qui lui sont adressées, notamment en liaison avec les châtiments corporels pratiqués par certains États musulmans et groupes terroristes. On peut lire un résumé de ces tentatives dans cet article d’aujourd’hui, signé par deux apologistes de haut niveau, mais dont le texte provient en fait directement de leur livre sur le sujet. Les mêmes explications sont proposées dans le «rapport» d’une professeure de droit américaine ou encore dans cette apologie bien structurée, conçue pour servir de matrice à des cours ou des conférences sur le sujet, qui vont sans doute apparaître un peu partout en Occident, souvent par la bouche de charmantes jeunes femmes voilées rayonnantes de sincérité.

En résumé, il s’agit de présenter la charia comme une «voie» à suivre, un ensemble de principes philosophiques d’origine divine, à distinguer du fiqh, qui désigne la jurisprudence islamique, le véritable corps de loi. Si la charia est intemporelle, le fiqh évolue et varie en fonction des écoles de jurisprudence. De plus, sur le terrain, la loi est souvent mise en force par des polices qui répondent à un souverain davantage qu’aux spécialistes du fiqh et aux injonctions de la charia. Tout cela est d’ailleurs vrai (bien que dans le langage courant, charia et fiqh sont des synonymes) et fait partie de n’importe quel cours d’introduction sur le sujet. On aurait donc tort de s’inquiéter de la progression de la charia. On devrait même plutôt soutenir les efforts de musulmans éclairés qui font bien la différence entre le principe divin et la loi des hommes. Le premier ne peut que profiter à la spiritualité et à la bonne entente, tout en modelant les lois des hommes dans un sens irréprochable. D’ailleurs, l’opposition à la charia serait largement le fait de gens mal intentionnés qui souhaitent en fait s’opposer au multiculturalisme, aux valeurs libérales et au progrès humain.

Hélas, la charia, même définie en ces termes, se fonde tout de même sur le Coran, et c’est du Coran que viennent notamment les ordres univoques de fouetter ceux qui forniquent, mutiler ceux qui volent, crucifier ceux qui commettent des actes de brigandage et autres. Dans le fiqh, on en parle comme des houdoud (pluriel de hadd), qu’on peut traduire par «limites» et par lesquelles on entend les «peines de Dieu», ou «peines prescrites».

Ce que les apologistes ne disent pas (non plus) est que les aspects rédhibitoires du fiqh ne sont pas simplement le fait de quelques gouvernements hyper-conservateurs ou de groupements informels – ce sont d’une part des constantes millénaires dans toutes les écoles du fiqh, ce qui n’a rien de bien étonnant puisque ces actes sont dictés en toutes lettres dans la «parole de Dieu». Et on ne trouve en fait guère d’adaptations à ces lois islamiques que le monde moderne pourrait trouver progressistes que dans les règlements administratifs des souverains (kânûn en Turquie, karar en Égypte, ‘amr bey en Tunisie, dahir au Maroc, etc.), souvent plus sensibles aux impératifs politiques qu’aux «voies divines». Cette situation, dont le principe est reconnu dans le fiqh, s’est prolongée dans les codifications modernes des pays à majorité musulmane, mais le plus souvent sans contredire trop ouvertement ce que tout un chacun continue d’y apprendre en cours de religion.

D’autre part, ces châtiments médiévaux ne sont pas l’apanage, de nos jours, de l’Arabie saoudite ou de l’EI: ils figurent notamment en bonne place dans un projet de code pénal unifié signé en 1996 par tous les ministres de la Justice des 22 pays membres de la Ligue arabe. On peut consulter ce projet sur le site de la Ligue arabe (1ère partie, 2e partie) et en lire une version française dans cet ouvrage (introduction au format PDF ici) du professeur Sami Aldeeb, dont voici quelques extraits:

Article 141 – Sera puni de la lapidation jusqu’à la mort l’adultère préservé (muhassan), qu’il soit homme ou femme. L’adultère non préservé, homme ou femme, sera puni de cent coups de fouet, et il sera interdit de séjour pendant une année. Est considéré comme préservé (muhassan) celui qui est lié par un mariage valide et a consommé le mariage avec son conjoint.
Note explicative: Cet article détermine la sanction appliquée à l’adultère, à savoir la lapidation jusqu’à la mort pour le préservé (muhassan) et quatre-vingts coups de fouet pour le non-préservé.
La sanction contre le préservé est basée sur le fait que Mahomet a lapidé Ma’iz et Al-Ghamidiyya, sur les récits récurrents et sur la pratique des Califes éclairés.
Ceux-ci ont appliqué unanimement la lapidation, sans dénigrement de la part des compagnons dans les meilleurs siècles. Cette sanction est prouvée par le Coran selon l’opinion de ceux qui disent que le verset de la lapidation existait dans le Coran H-102/24, et qu’il en a été abrogé mais maintenu en tant que norme. (…)

Article 153 – Le voleur est condamné:
– à l’amputation de la main droite la première fois;
– à l’amputation du pied droit en cas de récidive;
– à la réclusion ou à l’emprisonnement selon la catégorie du délit, en cas de récidive. (…)

Article 157 – Le bandit (muharib) est puni comme suit:
1) par la peine de mort, qu’il ait pris des biens ou pas;
2) par l’amputation de la main droite et du pied gauche s’il s’est attaqué aux biens, à l’honneur ou à la personne sans causer la mort;
3) par la réclusion pour une durée ne dépassant pas quinze ans s’il a seulement infesté les routes;
4) par la réclusion à vie en cas de récidive dans les cas évoqués aux points 2 et 3.
Note explicative: Cet article indique la peine appliquée au bandit. La Commission a opté pour l’opinion de Malik et ce qu’a mentionné Al-Shafi’i citant Ibn-’Abbas, le meilleur connaisseur de l’interprétation du Coran, selon lequel les bandits sont tués s’ils ont tué et pris des biens; ils sont amputés s’ils ont infesté les routes et pris des biens; et ils sont bannis s’ils ont simplement infesté les routes. Le bandit est condamné à la réclusion à vie s’il récidive en s’attaquant aux biens, à l’honneur et aux personnes.
Note de Sami Aldeeb: L’article 144 de la loi adoptée par le Conseil de coopération des pays arabes du Golf ajoute en premier la peine suivante: «Par la crucifixion et la peine de mort s’il a tué et pris des biens», adoptant ainsi la peine prévue par le verset H-112/5:33. (…)

Chapitre 7. Apostasie – ridda (articles 162-165)
Article 162 – L’apostat est le musulman, homme ou femme, qui abandonne la religion musulmane par une parole explicite ou un fait dont le sens est décisif, insulte Dieu, ses envoyés ou la religion musulmane, ou falsifie sciemment le Coran.
Article 163 – L’apostat est puni de la peine de mort s’il est prouvé qu’il a apostasié volontairement et s’y maintient après avoir été invité à se repentir dans un délai de trois jours.
Article 164 – Le repentir de l’apostat se réalise par le renoncement à ce qui a constitué sa mécréance; son repentir est inacceptable s’il apostasie plus de deux fois.
Article 165 – Tous les actes de l’apostat après son apostasie sont considérés comme nuls de nullité absolue, et tous ses biens acquis par ces actes reviennent à la caisse de l’État.

Rappelons aussi que deux ans avant la signature de ce document, soit en 1994, la même Ligue arabe a proposé une Charte arabe des droits de l’homme dont l’article 4 prévoyait, je cite: «Il ne peut être admis aucune restriction aux droits et libertés reconnus par cette Charte sauf si une telle restriction est prescrite par la loi (…)» La version de 2004, entrée en vigueur en 2008, n’est certes pas aussi grossièrement manipulatrice (mais il reste des critiques). Ceci pour montrer que la charia-voie divine a des liens bien réels, à large échelle, dans le monde contemporain, avec la charia-loi islamique que certains disent caricaturale et rejetée par les musulmans eux-mêmes.

Mais lesquels, parmi les lecteurs des livres et les auditeurs des conférences de ces prêcheurs et prêcheuses tout sourire et bardés de diplômes, iront se renseigner suffisamment pour comprendre les implications de la bienveillance envers la charia? Quels qu’ils soient, ils seront aisément taxés de bigots attardés par des gens ostensiblement progressistes, réformateurs, intelligents et tolérants. Il y a donc fort à parier que la charia aura bientôt bonne presse dans les pays non musulmans et que la polarisation s’accentuera encore entre islamophiles et islamocritiques.

Voir aussi, sur le même thème: L’islam modernisé est-il inoffensif? L’exemple de la zakat