Depuis quelque temps, la religiosité des musulmans en Europe présente deux tendances totalement antagonistes. La première, déjà ancienne, est parallèle aux observations réalisées partout dans le monde selon lesquelles la religiosité recule avec l’augmentation du pouvoir d’achat et de l’espérance de vie (lire un résumé ici, consulter une étude complète ici). La deuxième tendance, plus récente, est simplement inverse. Déjà constatée en France, au Danemark (nouveau sondage en 2015) et dans divers autres pays d’Europe, elle semble exploser aux Pays-Bas où, selon une étude parue le mois passé (résumé de cette étude et vue d’ensemble du phénomène européen ici), 96% des musulmans marocains établis aux Pays-Bas accordent aujourd’hui une « grande importance à la religion ». Cette valeur est notamment supérieure à celle observée chez les musulmans vivant au Maroc (89%) et augmente depuis quelques années, avec la fréquence de la pratique religieuse. On constate la même évolution, quoiqu’à un niveau inférieur, parmi la population musulmane turque des Pays-Bas. Pourquoi? Voici une hypothèse basée sur les spécificités de la migration dans la religion musulmane.

Les premières vagues d’immigration musulmane en Europe datent de l’après-guerre, d’une époque de retrait de la religion (musulmane). Les pays à majorité musulmane étaient alors en train de se moderniser. On y croisait pour ainsi dire aucune femme voilée, la religion ne régissait guère que l’intimité, la sphère personnelle et matrimoniale, et ce de manière «modérée». Les immigrants cherchaient une vie meilleure et n’étaient que peu motivés par la religion dans les grandes décisions de leur existence. Mais leur acte, la migration, faisait et fait tout de même l’objet d’une doctrine très cadrée dans la doxa musulmane. Et cette doxa est de mieux en mieux connue depuis lors, sous l’effet conjugué de l’alphabétisation et de divers efforts déployés par certaines organisations pour préserver la culture islamique et pour en rendre les doctrines religieuses plus présentables. Sans compter l’évolution de l’éducation prodiguée dans les pays à majorité musulmane.

La doctrine de la migration est plus particulièrement connue aujourd’hui à travers l’injonction de l’EI ordonnant aux musulmans de rejoindre le nouvel État islamique, seul lieu où la «vraie religion» peut être pratiquée convenablement. Mais ce n’est là qu’une des facettes de la doctrine. Dans le coran, seul un passage évoque cet aspect; la migration y est beaucoup plus souvent liée à la notion d’«effort dans la voie de dieu», c’est-à-dire le jihad. Et dans la fable fondatrice de l’islam, la migration de Mahomet, de La Mecque vers Médine, marque le début d’une guerre de conquête dont les exégètes musulmans disent volontiers qu’elle doit durer «jusqu’au retour de Jésus». Dans ce contexte, les musulmans vivant hors d’Islam sont soumis à des pressions psychologiques considérables. S’ils ne pratiquent que peu, ils sont aisément considérés comme des traîtres par les plus croyants de leurs coreligionnaires. Et bien que seuls les plus fous de ces derniers vont jusqu’à lancer le jihad, en Europe ou ailleurs, avec ou sans la bénédiction de l’EI, l’ambiance créée par le retour en force de l’islam des origines – du salafisme quiétiste au terrorisme – incite tous les musulmans à faire montre d’une ferveur croissante. La doctrine de la migration prévoit d’ailleurs qu’il est tolérable de rester hors d’islam si l’on peut y pratiquer la religion (musulmane) librement.

Si cette montée de la religiosité se confirme et provient bien d’un retour de la doctrine islamique classique, nous devons nous attendre à voir les populations musulmanes d’Europe, établies ou immigrantes, causer des troubles croissants dans leurs sociétés d’accueil. On peut en voir de premiers signes, outre dans les quelques attentats terroristes bien connus, dans l’effet de la religiosité musulmane sur le radicalisme en France ou la criminalité surproportionnelle et croissante des migrants musulmans en Allemagne. Cependant, comme les populations occidentales sont par ailleurs de plus en plus sécularisées et pacifiques, les statistiques générales ne révéleront probablement pas cette évolution avant qu’elle ne devienne trop évidente pour être ignorée. Si le phénomène n’est pas observé attentivement, avec des enquêtes mettant en évidence les différences entre les populations musulmanes et non musulmanes d’Europe, ceci en parallèle à un examen enfin systématique des ressorts de la religion musulmane de base, il faut craindre que la polarisation s’aggrave encore, générant des contentieux nouveaux qui rendront de plus en plus difficile la mise au point de solutions adéquates.