Il existe aujourd’hui de nombreuses organisations islamiques ayant pignon sur rue en Occident. Pour y parvenir, elles doivent bien sûr adapter leur message, de manière à paraître conformes aux lois et usages dans les pays modernes. L’institut de recherches islamiques Yaqeen, aux États-Unis, est l’une d’elles. Récemment, cet institut a publié une étude sur la zakat, l’aumône musulmane, troisième pilier de l’islam. Et peu après, elle a lancé une campagne en ligne (courriel aux abonnés, landing page) pour signaler que les dons qui lui sont adressés, à titre de zakat, sont déductibles du revenu imposable aux États-Unis. Bon. Évidemment, la description de la zakat figurant dans l’étude fournie est irréprochable d’un point de vue occidental. Et si elle faisait foi, il serait légitime de saluer l’effort de cet institut. Mais est-ce le cas?

L’institut Yaqeen précise que la zakat collectée peut être redistribuée à huit différents bénéficiaires, définis par le verset 9.60 du coran (traduction française selon le prof. Hamidullah, je mets en gras les passages problématiques):

Les Sadaqats ne sont destinés que pour les pauvres, les indigents, ceux qui y travaillent, ceux dont les cœurs sont à gagner (à l’Islam), l’affranchissement des jougs, ceux qui sont lourdement endettés, dans le sentier d’Allah, et pour le voyageur (en détresse). C’est un décret d’Allah! Et Allah est Omniscient et Sage.

Selon Yaqeen, ceux dont les cœurs sont à gagner désigne la conquête des cœurs par « la diplomatie, les relations publiques et la cohésion sociale » (pdf, page 17). Et dans le sentier d’Allah signifie « soutenir la cause de Dieu et fournir une protection interne et externe, en aidant les membres de la communauté qui consacrent de leur temps à la représentation et la promotion au nom de l’islam et des musulmans, et en favorisant l’érudition, de sorte que les érudits puissent guider les gens de manière pertinente et répondre aux défis idéologiques et intellectuels actuels » (pdf, pages 17-18).

Tout cela paraît raisonnable, mais les auteurs de ce texte, qui ont de toute évidence consulté les exégèses – ils citent en tout cas celle de al-Tabari – en ont réalisé ici une interprétation extrêmement libre. Cette exégèse indique par exemple que Mahomet payait les gens « dont les cœurs sont à rallier », c’est-à-dire des gens qui ne se convertissaient que pour de l’argent. Tabari précise que Mahomet a donné des centaines de chameaux pour amadouer ses ennemis et même que le pire de ses ennemis s’est finalement rallié à sa cause à la suite de dons substantiels et répétitifs. La même exégèse nous apprend que le sentier d’Allah désigne ici les dépenses engendrées par les razzias contre les mécréants. Al-Tabari précise que tous les combattants ont droit à la zakat, qu’ils soient riches ou pauvres, ce qu’il fonde sur un récit de Mahomet.

L’interprétation de l’institut Yaqeen peut bien sûr constituer un progrès dont il faut se réjouir. Après tout, al-Tabari vivait au IX-Xe siècle et les temps ont changé depuis. Mais à mieux y regarder, la chose est loin d’être évidente. En effet, la quasi-totalité des exégètes musulmans, de toutes les écoles, de toutes les époques, a confirmé l’usage de la zakat pour la corruption des non-musulmans et la guerre (notamment offensive) contre les mécréants. Et, plus important, c’est le cas, sans aucune équivoque, de tous les (six) auteurs vivants et de l’exégèse officielle de l’université-mosquée Al-Azhar, dont il existe également une traduction française officielle que je reproduis ici:

On peut consulter un tableau général de toutes les exégèses coraniques ici et l’étude complète ici, avec toutes les références (voir aussi ma critique de cet ouvrage).

Il est certes très peu probable que l’institut Yaqeen consacre les dons reçus au titre de la zakat à l’achat direct de conversions et à la guerre, comme le faisait très ouvertement, semble-t-il, le prophète de l’islam. Ses membres semblent être des intellectuels distingués qui concentrent leurs activités sur des recherches certes très orientées mais sans aspect répréhensible. Cependant, admettons qu’ils parviennent à leurs fins et que l’islam s’installe aux États-Unis grâce à la bonne réputation qu’ils lui font. Alors, le nombre de musulmans grandira, et avec lui celui des musulmans érudits. Et il deviendra alors de plus en plus probable que le sens initial du verset 9.60, beaucoup plus en phase avec l’exemple donné par la tradition de Mahomet et pour ainsi dire unanimement défendu par les meilleurs spécialistes du Coran de tous les temps, s’impose parmi eux. Ceci à plus forte raison si les musulmans modernes omettent de signaler le sens original des versets coraniques, et jusqu’à présent consensuel parmi leurs savants. En effet, la même tradition exégétique permet de mentir sur les préceptes de l’islam en situation d’infériorité militaire et il y a fort à craindre que les musulmans instruits considéreront l’attitude de Yaqeen, par exemple, comme une ruse habile plutôt qu’un sincère effort de modernisation. Il serait donc souhaitable que les universitaires non-musulmans s’attachent à révéler ces aspects, obligeant ainsi les organisations comme Yaqeen à se situer plus concrètement.