En Europe, on peut avoir le sentiment que l’arabe (standard moderne) est une langue de plus en plus présente. On peut l’apprendre dans nos écoles, on trouve d’innombrables offres d’apprentissage (français, anglais, allemand) et bien sûr la presse arabe étend sa présence en ligne. Mais dans le monde arabe, cette langue (écrite) est quasiment moribonde. Le marché du livre est en crise, avec des ventes moyennes qui peinent à dépasser les 1000 exemplaires et une production globale de 15.000 à 18.000 titres par an, pour une population qui approche des 400 millions. Plus des deux tiers des jeunes Arabes du Golfe préfèrent l’anglais et délaissent l’arabe même à l’oral. Certaines facultés de littérature arabe sont littéralement désertées. Sur Internet, où la présence de locuteurs arabes est pourtant en forte augmentation, les contenus en arabe sont parmi les moins représentés – même dans les pays majoritairement arabophones, un tiers des sites web les plus visités ne propose pas de version arabe ou pas en standard. Il faut savoir aussi que les taux d’alphabétisation publiés par les Nations unies peuvent être trompeurs: ils ne portent que sur une maîtrise très rudimentaire et non sur une faculté de lire couramment.

Par ailleurs, il y a un manque d’intérêt certain, dans le monde littéraire arabe, pour les productions extérieures: le monde arabe dans son ensemble traduit cinq fois moins de livres en arabe que la Grèce n’en traduit en grec. Et les auteurs d’œuvres originales en arabe subissent une forte censure. Ceci alors que le monde occidental fait bon accueil aux traductions des œuvres littéraires arabes du domaine religieux (français, anglais), lequel, contre toute attente raisonnable, bénéficie du terrorisme musulman actuel. Au point que l’opposition à l’extrémisme musulman et la réforme la plus crédible de la religion musulmane semblent aujourd’hui venir d’Arabie Saoudite (sérieusement). Peut-être parce que ce pays abrite des lieux saints particulièrement peu crédibles pour des gens réellement alphabétisés? Dans l’ensemble, ce sont de bonnes nouvelles. Si les Arabes se détachent du principal lien qui les unit à leur religion du livre et que nos élites occidentales sortent enfin de leur hallucination collective, il y aura de l’espoir.