On peut aujourd’hui avancer (je renonce à fournir des références dans cette brève esquisse) que l’évolution imprimée dans les gènes affecte également les capacités et modèles de réflexion, c’est-à-dire sinon l’intelligence ou les aptitudes intellectuelles au sens large du moins leurs moteurs sous-jacents. Les facultés ou types de réflexion rarement utilisés dans une culture durable vont tendre à disparaître au profit de ceux dont cette culture fait un usage fréquent, en principe pour son bénéfice. Bien sûr, cette culture doit aussi, pour pérenniser un effet positif, à la fois durer et atteindre une certaine taille critique et/ou entretenir des rapports réguliers avec d’autres cultures qui évoluent de manière au moins vaguement parallèle, afin de fertiliser ces réflexions.

Ainsi, si la culture européenne a pu dominer la planète depuis deux siècles, on peut en trouver les causes les plus probantes dans les aléas de l’évolution tectonique, qui a engendré une plaque eurasiatique sur laquelle de très nombreuses cultures ont pu trouver des conditions comparables et ainsi évoluer plus rapidement. En effet, des pointes ouest de l’Europe à la Chine, les gens ont pu vivre à des latitudes équivalentes et ainsi cultiver des plantes similaires, utiliser des animaux similaires, développer des technologies similaires et, lors de leurs échanges, comparer des expériences similaires et ainsi innover plus rapidement en préférant, tout naturellement, les expériences positives aux échecs. Une chance que n’ont pas eu les cultures implantées sur les continents «en hauteur»: les expériences de vie glanées au Nord de l’Amérique n’étaient plus d’aucune utilité quelques centaines de kilomètres plus au sud et les échanges n’ont ainsi pas suffisamment favorisé ce qu’on appelle le progrès. Un constat confirmé, de plus en plus, par la recherche en neurosciences, montrant que les gènes conservent et perpétuent les outils et les fonctions nécessaires à la mise en œuvre de certaines activités cérébrales favorisant la réflexion utile.

Mais les gènes peuvent sans doute aussi conserver des schémas de fonctionnement artificiels, imposés par une culture autoritaire, par exemple les tabous. Les tabous font partie des systèmes de protection archaïques des cultures. Certains peuvent certes être considérés comme naturels (sphère privée, sexe, crainte d’évoquer certains dangers réels ou supposés), mais d’autres sont réputés «religieux», c’est-à-dire imposés par des dogmes ou des ensembles de croyances que les adeptes sont censés considérer comme vitaux et entretenir avec assiduité. Il me semble probable que des tabous de ce dernier type qui ont été très largement dominants dans une vaste culture vont laisser une trace génétique parmi les membres de cette culture, du moins au niveau de l’acceptation de la nécessité du tabou en général, du refus d’examiner des concepts, de creuser des sujets, d’entreprendre des recherches. Il est très peu probable que les sujets des tabous soient transmis par les gènes, mais la propension à accepter le tabou, la facilité à tolérer qu’on mette des barrières à la connaissance, par crainte de «libérer des démons», me semble pouvoir être générée par un patrimoine génétique.

Or les tabous sont de lourds obstacles au progrès et nombre de cultures ont décrété la peine de mort pour les protéger. Si le monde actuel, pour continuer d’évoluer, de s’améliorer, n’a plus besoin de latitudes partagées, grâce aux moyens de communication modernes, les tabous l’empêchent encore de trouver sa vitesse de croisière. Ainsi, l’explication donnée plus haut de la différence de potentiel entre les civilisations issues de ce grand partage latitudinal et les autres a dû et doit encore souvent faire face à un front rigide de gens ostensiblement progressifs mais qui mettent un tabou à ce type de recherches pour éviter de titiller le spectre du racisme.

Et que penser de l’atavisme en la matière engendré par les pratiques de base de la religion musulmane? Un musulman standard, appliquant les deux premiers piliers de sa religion (chahada, salat) va répéter plusieurs centaines de milliers de fois en une vie que le seul dieu est Allah, c’est-à-dire le sien, que Mahomet est le messager de ce dieu, et que tous les autres gens sont rejetés par ce dieu, pour l’éternité. Toute remise en question de ces dogmes présente ainsi une difficulté proportionnelle à la pratique de cette religion. La conséquence en est un rejet plus ou moins instinctif d’innombrables connaissances ou réflexions, dès qu’elles semblent toucher à ces piliers. Et plus de mille ans de cet exercice a sans doute dû favoriser cette attitude de refus de l’altérité, de la diversité de pensée. D’où les faibles et fragiles progrès du développement humain, qui fait très largement appel à l’ouverture d’esprit, dans les régions concernées, même lorsque les gens n’y pratiquent que peu. Au cours des siècles, la culture islamique a cimenté le sens du tabou, notamment, dans les gènes.

Cependant, vu la rapidité de l’évolution actuelle, stimulée par les transports et les communications, et l’allongement spectaculaire de la durée de vie, même dans les régions les moins favorisées, on peut probablement espérer vaincre le tabou en l’espace d’une génération. À condition de cesser de l’alimenter.