L’ouvrage présenté ici réunit un grand nombre de chiffres, de statistiques et de témoignages sur l’état déplorable du monde arabe et musulman actuel. Mais j’ai choisi de digresser et d’en commenter un autre aspect, qui me paraissait plus saillant et pertinent.

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L’auteur se propose de démontrer que l’islam a été raisonnable et peut le redevenir. Pour ce faire, il choisit ses citations et nous dépeint un historique où les mutazilites «raisonnables» des premiers siècles ont été défaits par les acharites enfermés dans une conception sans issue de Dieu et de la théologie et dont la vision continue de dominer le monde musulman, d’où son retard dans tant de domaines. C’est une supercherie bien tournée et en soi intéressante, mais souvent pénible à lire à cause d’un parti-pris… déraisonnable.

Pour l’auteur, quand l’islam découvre l’hellénisme lors de son premier grand jihad, il s’ensuit une lutte intellectuelle sur des questions fondamentales telles que la raison (peut-on connaître la raison de Dieu, Dieu est-il raisonnable et a-t-il doté l’homme de cette qualité, de la capacité à reconnaître le bien et le mal, par exemple?) et le libre arbitre – les mutazilites étant les champions de la raison et du Coran créé (en partie), et les acharites les défenseurs d’un Coran éternel et d’un Dieu fait de pure volonté, qui crée et recrée le monde à chaque instant sans se soucier de quoi que ce soit et à qui il faut avant tout obéir – le bien et le mal sont ce que Dieu dit qu’ils sont, e basta. Hélas, les acharites remportent le débat et depuis, l’intellect des musulmans est clos.

L’auteur retrace ce débat avec un certain talent, notamment en éclairant longuement la pensée d’al-Ghazālī, le plus grand héros de la théologie acharite. On observe ici avec effarement les plus insondables profondeurs d’une réflexion absolument et délibérément stérile. Averroès, qui a contesté cette vision des choses est, comme d’ordinaire, présenté comme le héros (malheureux) de la raison.

L’auteur consacre aussi un chapitre à l’islamisme moderne, où il veut distinguer l’influence prédominante des idéologies occidentales toxiques qu’ont été le fascisme et le communisme. Ce serait de là que viennent les idées, le ton et le vocabulaire des islamistes, ce qui les pousse à travestir l’islam ou le Coran pour en tirer le pire, ou, je traduis, «une pathologie spirituelle basée sur une déformation théologique qui a produit une culture dysfonctionnelle».

Il conclut en passant en revue les penseurs (musulmans) modernes qui ont envisagé une réforme théologique permettant de défendre la raison dans l’islam, souligne la prédominance actuelle des mouvements musulmans qui entravent ces efforts et appelle à redécouvrir la raison, «sentinelle de la santé mentale».

Mais tout cela, si plaisant que ce puisse paraître à des oreilles occidentales modernes, n’est que du vent. Ainsi, on peut trouver les pires citations que l’auteur place dans la bouche des islamistes modernes également dans les écrits de ces braves mutazilites (ou du «philosophe» Averroès). Quelques exemples tirés de l’exégèse de Al-Zamakhshari, un mutazilite qui passe pour un «théologien rationaliste»:

Le jihad est exclusivement militaire et constitue un «devoir jusqu’au retour de Jésus». La paix avec les non-musulmans ne peut intervenir «que lorsqu’ils entrent dans l’islam, ou lorsque les musulmans sont en état de faiblesse». La guerre est un devoir contre ceux qui ne croient pas vraiment en Dieu car ils ne croient pas en son unicité; ne croient pas au jour dernier comme on l’entend dans l’islam; n’interdisent pas ce que Dieu et son envoyé ont interdit; ne professent pas la religion de la vérité (c’est-à-dire l’islam, la seule acceptée par Dieu, toutes les autres étant fausses). Ceux qui émigrent et combattent ainsi que ceux qui les aident sont les «vrais croyants». Le dhimmi doit venir payer la jizya de lui-même, en état d’humiliation et de mépris, à pied, et payer debout alors que le recevant est assis; il doit en outre alors être tiré violemment par ses habits et frappé sur la nuque. Mahomet utilisait les fonds de la zakat pour acheter des conversions. «Aimer pour Dieu et haïr pour Dieu est un principe fondamental de la foi musulmane.» «Il est interdit aux musulmans d’avoir une alliance ou une amitié avec les mécréants.» Mais lorsque le musulman est en difficulté, «on peut simuler l’amitié, tout en gardant dans le cœur l’hostilité et la haine, jusqu’à ce que la situation change». Il faut frapper ses femmes désobéissantes (mais sans trop les affliger, certes), par exemple si elles refusent de porter un voile intégral, c’est-à-dire couvrant au moins tout le corps sauf le visage, les mains et les pieds, voire tout le corps à l’exception d’un œil.

On peut aussi lire Averroès (ses ouvrages de juriste, donc les milliers de pages de sa production professionnelle, pas les quelques dizaines de son «Discours décisif») pour confirmer tout cela, avec également, pêle-mêle, la peine de mort pour apostasie ou négation de l’obligation de la prière, le jihad terroriste, c’est-à-dire sans avertissement ou déclaration de guerre, la production industrielle d’esclaves ou encore le consensus sur l’autorisation de violer des petites filles impubères à condition de les épouser.

À l’opposé, on peut aussi découvrir, dans un ouvrage publié par Oxford University Press, excusez du peu, que le fondateur du wahhabisme, contrairement à sa réputation, était un humaniste raffiné, qui promouvait les droits des femmes et réformait la théologie musulmane en défendant une interprétation raisonnée et modérée du Coran.

La vérité est que le Coran et la fable de Mahomet ne permettent tout simplement pas d’instaurer une société stable, raisonnable et pacifique, ou seulement dans la mesure où on en ignore activement les contenus. Et aussi longtemps qu’on louera l’islam, Allah et Mahomet, il y a aura trop de gens qui ne les ignorent pas pour sortir de l’ornière. La vérité est aussi que le Coran, objectivement, est un ouvrage épouvantablement médiocre et que la ville de La Mecque décrite dans la tradition musulmane est de toute évidence une invention. C’est en répandant ces vérités qu’on délivrera le monde musulman, pas en ajoutant une couche de mensonge savant à l’Everest déjà produit par plus de mille ans d’errances.