Je reproduis ici mon commentaire (5 étoiles) de l’ouvrage de Rumy Hasan « Religion and Development in the Global South » qui examine le matériel disponible permettant de juger de l’influence des religions ou systèmes idéologiques sur le développement. Hélas, ce matériel est encore très insuffisant et il faut espérer, ou militer pour qu’il soit très bientôt étoffé et complété, car les influences en question pèsent lourdement sur les populations les moins favorisées du monde actuel, au point même, probablement, quand on pense à la démographie africaine et aux migrations correspondantes, de compromettre les progrès réalisés ailleurs.  

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L’auteur réunit ici les connaissances et les faits permettant d’évaluer l’influence de la religion (au sens large) sur le développement humain, avec bien sûr un accent plus prononcé sur les parties du monde ou ce dernier est le plus cruellement absent, à savoir le «sud global». Il examine le christianisme, avec un clivage très net à ce niveau entre catholicisme et protestantisme (dont on peut défendre qu’il favorise, voire aurait engendré le capitalisme), l’islam, l’hindouisme et le confucianisme, ce qui permet de couvrir plus de 80% de la population mondiale.

L’enseignement central de la comparaison entre les dogmes religieux et le développement humain réside dans plusieurs antagonismes fondamentaux. D’abord, on constate que le développement, surtout à ses phases avancées, s’accompagne systématiquement d’un recul de la religiosité et de l’attachement aux traditions qui en sont issues. Ensuite, toutes les religions examinées comportent des aspects défavorables au développement. On peut citer le manque de motivation à user de la raison et à innover, le peu d’encouragement de la recherche (et de la démarche générale) dite scientifique, les inégalités homme-femme, le manque d’individualisme et de mobilité sociale ainsi qu’une certaine rigidité dans l’application de dogmes millénaires dont il est bien sûr difficile de se distancier. Dans certains cas, la religion impose aussi des comportements directement opposés au progrès tant personnel que social: endoctrinement précoce des enfants, restrictions des libertés fondamentales, incitations à la guerre (sainte), au fatalisme, à la condamnation des innovations, notamment.

Or la religion, la croyance, est tout à fait déterminante dans le sud global – elle imprègne tous les aspects de la vie personnelle et sociale, et ainsi souvent politique. Les efforts de développement doivent composer avec cette situation et n’y gagnent pas en efficacité. À l’inverse, dans le cas de la Chine, où le confucianisme a été très largement destitué pendant l’expérience communiste, on a pu assister à un essor simplement ahurissant du développement dès la fin des années 1970, avec le déploiement des «quatre modernisations» du «petit timonier».

Si les religions, d’une manière générale, ne favorisent pas le développement, leur effet n’en est pas pour autant équivalent ou même seulement comparable. Des différences flagrantes les séparent sur ce plan. Et l’auteur regrette que ces aspects ne fassent pas l’objet d’études plus sérieuses, notamment de la part de la Banque mondiale et des autres agences des Nations unies. Sans une connaissance plus pointue des ressorts humains tirés par les différentes idéologies religieuses, on ne peut guère adapter efficacement l’aide au développement, surtout là où elle est la plus nécessaire. Cet ouvrage se veut donc avant tout un appel à prendre les mesures nécessaires pour cerner plus précisément ces problèmes et en tenir compte, notamment en intensifiant très sensiblement les recherches sur ce thème.

Sinon, je garde de cette lecture les impressions personnelles suivantes sur les religions examinées: la pire est sans conteste l’islam – on peut même craindre ici que le développement ne régresse dans la mesure de la pratique de cette religion. Mais peut-être suis-je ici influencé par mes propres recherches.

Le catholicisme entrave plusieurs aspects du développement (des pays du sud), mais le protestantisme, qui se fonde sur les mêmes «révélations», véhicule une éthique qui s’accorde bien aux motivations favorisant la floraison d’un capitalisme fructueux (c’est d’ailleurs dans la Chrétienté que le capitalisme et l’idée même de développement humain ont pu fleurir et faire leur percée).

L’hindouisme est le plus autodestructeur des systèmes de croyance examinés, en cela qu’il rigidifie le plus durablement et efficacement les structures sociales sans générer ni réelle stabilité intérieure, ni réelles défenses contre des agressions extérieures. On peut aussi lui reprocher une «classe sociale» parmi les plus injustes et horribles de l’histoire connue, mais il faut relever que la caste des intouchables n’est pas prévue par les textes fondateurs de l’hindouisme – c’est semble-t-il un résidu de la faiblesse morale des élites qui ont profité de ce système. À son crédit, il faut noter que l’hindouisme, contrairement notamment aux monothéismes, autorise en principe toutes les croyances possibles.

Le confucianisme est de loin celui des systèmes examinés qui apparaît le plus rationnel et soucieux du bien commun objectif. Ses défauts se situent au niveau du repli sur soi et de l’immobilisme – il mise entièrement sur l’harmonie et la préservation des acquis, sans jamais envisager la possibilité d’un changement majeur. Et cela l’a d’ailleurs perdu.

Je pense en outre que tous ces systèmes sauf l’islam sont en mesure de générer eux-mêmes des réformes internes efficaces (bien que parfois violentes) et de permettre à leurs propres réformateurs de libérer ou déclencher les ressorts du progrès et du développement. De mon point de vue, tous ces systèmes peuvent aussi revendiquer un certain apport à la qualité humaine et au progrès, sauf l’islam, encore une fois, qui n’est décidément guère plus, à mes yeux, que la sanctification du crime (organisé).